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Pimpon, le vieil homme et la route

Pimpon, le vieil homme et la route

 

 

Chapitre 1 — Le départ de Pontcharra

Il y a des départs qui ressemblent à des vacances. Et puis il y a ceux qui ressemblent à une traversée de l'Atlantique sur un radeau. Celui-ci appartient clairement à la deuxième catégorie. À l'aube, dans les ateliers de VanroadEvasion à Pontcharra, je contemple Pimpon. Mon fidèle Citroën Type H de 1958 attend son heure, imperturbable, avec cette dignité cabossée qui n'appartient qu'aux anciens. Un peu comme ces vieux marins qui ont vu plus de tempêtes que de ports.

J'ai la peur au ventre.

La même que celle du vieil homme avant de prendre la mer. Pas une peur qui paralyse. Une peur qui accompagne. Qui rappelle que l'aventure n'est jamais totalement raisonnable. Mais je sais aussi que je suis bien armé. La caisse à outils est embarquée. Pierro, notre champion du monde toutes catégories de la mécanique improbable, est passé par là. Les niveaux sont faits. Les clignotants fonctionnent enfin sans avoir besoin d'une prière. Le liquide de refroidissement est neuf.

Et surtout... Le réservoir déborde d'essence. Une précaution qui n'a rien d'anodin puisque la veille, Pimpon et moi avions expérimenté une panne sèche particulièrement pédagogique. La jauge ayant décidé de prendre une retraite anticipée, elle affiche désormais des informations aussi fiables qu'un horoscope. Cette fois, le plein est à ras bord. Normalement, nous ne devrions pas finir la journée à pousser. Normalement.

Je tourne la clé. Le moteur démarre au quart de tour. Une merveille. Le célèbre 11D s'ébroue dans un grondement familier. Les 52 chevaux se réveillent tous en même temps, furieux, impatients, prêts à déchaîner leur puissance légendaire. À chaque accélération, la poussée me plaque presque contre le dossier.

Enfin... presque.

Disons qu'elle me donne surtout le temps de réfléchir à la notion même d'accélération. Mais quel bonheur ! Ça grince. Ça couine. Ça vibre. Ça tremble. Chaque pièce de carrosserie semble participer à sa manière à une immense symphonie métallique. Un orchestre dont le chef serait légèrement alcoolisé mais terriblement enthousiaste. Nous partons. Enfin, je pars.  Comme souvent. Seul à bord. Seul avec mes pensées, mes doutes, mes rêves et les centaines de pièces mécaniques qui décident chaque matin de collaborer — ou non. L'autoroute est interdite. Évidemment. Les voies rapides aussi. Pimpon considère les limitations minimales comme une forme de discrimination envers les véhicules d'exception. Nous empruntons donc les routes secondaires, celles qui prennent leur temps, celles qui serpentent entre les villages et les champs.

Les vraies routes.

À l'est de Grenoble, pourtant, l'enthousiasme retombe un peu. L'état de la chaussée me replonge instantanément dans certains souvenirs marocains. Des dos-d'âne. Partout. Tous les cinquante mètres. Parfois plus. Parfois moins. Une collection complète. Ajoutez à cela quelques nids-de-poule capables d'héberger une famille de castors et vous obtenez un parcours d'obstacles particulièrement créatif.

Pimpon proteste à chaque impact.

CLONG.

— Doucement mon vieux...

GRONK.

— Je sais, moi aussi j'ai mal.

Mon dos commence à se transformer en carte routière en relief. Les amortisseurs, eux, semblent négocier individuellement chaque irrégularité du terrain. À plusieurs reprises, je suis persuadé que certaines vis envisagent sérieusement de quitter le navire. Mais Pimpon tient bon. Mieux encore. Il avance. Inlassablement. Avec cette obstination magnifique propre aux vieilles mécaniques françaises. Enfin, Grenoble disparaît dans les rétroviseurs. La circulation se calme. Les routes s'ouvrent. Les montagnes s'écartent. Et soudain apparaît ce que nous étions venus chercher depuis le départ : Une vraie route. Une route qui déroule ses courbes sans violence. Une route qui invite au voyage. Une route qui ne cherche pas à assassiner les suspensions à chaque kilomètre. Je jette un regard au tableau de bord. Pimpon ronronne. Ou plutôt il cliquette, vrombit, siffle et vibre avec une sérénité toute relative. Mais je le connais.

Je sens qu'il est heureux.

Mieux encore. Je sens qu'il est motivé. Très motivé. Comme si les secousses grenobloises n'avaient été qu'un échauffement. Comme si ce vieux fourgon de soixante-huit ans avait quelque chose à prouver au monde moderne. Alors j'enfonce légèrement l'accélérateur. Le 11D répond avec enthousiasme. Le compteur grimpe lentement. Très lentement. D'une lenteur presque philosophique. Et nous filons vers la Drôme.

Le vieil homme et son vieux navire.

La route devant. L'aventure au bout. Et Pimpon, plus déterminé que jamais.

 

Chapitre 2 — Le café des âmes perdues

Une envie pressante que je ne pusse décemment pas assouvir dans les rues de Grenoble finit par imposer sa loi. Même les plus grandes épopées connaissent leurs contraintes logistiques. Je trouve un emplacement discret au bord de la route et gare Pimpon à l'ombre d'un arbre qui semblait lui aussi avoir beaucoup voyagé.

La pause fera du bien à tout le monde.

À moi. Et surtout à mon fidèle compagnon, dont les suspensions venaient de traverser l'agglomération grenobloise comme un boxeur encaisse un dernier round. Le moteur crépite doucement en refroidissant. Quelques tic-tic-tic métalliques remontent de la mécanique. Pimpon souffle. Moi aussi. Je sors ma tasse. Puis le réchaud. Puis le sachet de café soluble, ce grand classique des aventuriers sans prétention. L'eau chauffe lentement. Je la regarde frémir avec une concentration presque philosophique. Dans ces moments-là, le monde se résume à des choses simples : une route, un vieux fourgon, une tasse et quelques kilomètres d'horizon. Je suis déjà en train d'imaginer la première gorgée lorsqu'une main se pose sur mon épaule.

Je sursaute. Vraiment. Le genre de sursaut capable de faire bondir un cœur de plusieurs décennies. Je me retourne. Une jeune femme se tient derrière moi. Très légèrement vêtue.

Suffisamment pour que je comprenne immédiatement qu'elle n'est ni vendeuse de glaces ni représentante en matériel agricole. Pendant une seconde, le temps suspend son vol. Puis elle sourit. Et son regard se pose sur Pimpon.

— Il est magnifique.

Évidemment. Encore une victime du charme ravageur de mon compagnon de route. Je découvre rapidement qu'elle est bulgare. Une expatriée des Balkans qui, comme tant d'autres avant elle, s'est retrouvée sur des chemins qu'elle n'avait probablement jamais imaginés emprunter. Nous discutons. Simplement. Naturellement. Sans arrière-pensée. Le café chauffe toujours. Le temps, lui, semble ralentir.

Elle me parle de sa vie. De ses difficultés. Des choix qui n'en étaient pas vraiment. Des circonstances qui poussent parfois les êtres humains dans des directions qu'ils n'auraient jamais choisies.

Je l'écoute.

Parce qu'il n'y a parfois rien de plus important à offrir que quelques minutes d'écoute sincère. Elle voit bien rapidement que je ne suis pas intéressé par la compagnie qu'elle propose. Et je crois qu'elle en est presque soulagée. Ce qu'elle cherche à cet instant n'est peut-être pas un client. Simplement quelqu'un qui la regarde comme une personne. Quelqu'un qui lui adresse la parole sans calcul. Quelqu'un qui s'intéresse davantage à son histoire qu'à son métier. Pendant un quart d'heure, nous parlons de tout et de rien. De son pays. De ses rêves. De ce qu'elle aurait aimé faire. De ce qu'elle aimerait encore devenir.

Puis le silence revient doucement. Comme une marée. Elle sourit. Un sourire différent cette fois. Moins professionnel. Plus humain.

— Merci pour le café.

Alors qu'elle n'en a même pas bu une goutte. Je comprends ce qu'elle veut dire. Elle rejoint lentement son poste au bord de la route. Sa silhouette s'éloigne. Je reste quelques instants immobiles. Ma tasse entre les mains. Le regard perdu dans le paysage. Le voyage est souvent présenté comme une découverte des lieux.

C'est faux.

Le voyage est avant tout une découverte des gens. Parfois pendant plusieurs semaines. Parfois pendant quinze minutes. Et certaines rencontres fugaces laissent davantage de traces que de longues conversations. Je termine mon café devenu tiède. Un léger goût d'amertume accompagne les dernières gorgées. Pas celle du café. Une autre.  Plus difficile à définir. Je range tranquillement mon matériel. Puis je remonte à bord.

— Allez mon vieux.

Le 11D hésite une demi-seconde. Toussote. Une fois. Deux fois. Puis une pétarade spectaculaire éclate dans le silencieux.

PAF !

Probablement l'avis personnel de Pimpon sur la condition humaine. Le moteur reprend ensuite son ralenti inimitable. Comme si rien ne s'était passé. Je souris malgré moi. La route m'attend. Soixante kilomètres à l'heure déjà ! Une allure que certains considèrent comme une lenteur. Moi, j'appelle ça prendre le temps de regarder le monde. Et tandis que les paysages de la Drôme commencent à défiler derrière le pare-brise, Pimpon poursuit sa route avec l'obstination tranquille des vieux navires.

Derrière nous, une jeune femme retourne à sa vie. Devant nous, l'aventure continue.

Et quelque part entre les deux, le vieil homme et la route poursuivent leur apprentissage du monde.

Chapitre 3 — Le port d'attache

Le voyage se poursuit. Sans panne. Sans fumée suspecte. Sans voyant inquiétant ; Pierro et Ben avaient installé la veille un capteur de température ! Rassurant ! Autrement dit, dans le monde de Pimpon, nous sommes proches du miracle statistique.

Les kilomètres défilent paisiblement. Les villages traversent le pare-brise comme des cartes postales vivantes. Quelques automobilistes me dépassent avec cette expression mêlée d'amusement et de respect que suscitent les vieilles mécaniques encore en activité. D'autres lèvent le pouce. Les enfants montrent Pimpon du doigt. Lui, imperturbable, poursuit sa route. À sa vitesse. Selon ses règles. Avec sa philosophie. Entre deux collines de la Drôme, une halte s'impose. Pas pour moi. Pour son réservoir. Car si Pimpon possède de nombreuses qualités, la sobriété ne figure pas dans la liste : Dix-huit litres aux cent kilomètres. Dix-huit.

Même certains poids lourds commencent à trouver ça excessif. Je regarde les chiffres défiler à la pompe. Pimpon, lui, semble parfaitement assumer son mode de vie. Après tout, en 1958, l'essence coûtait moins cher que l'eau minérale d'aujourd'hui. Pourquoi changer une recette qui fonctionnait ?

— Quel gourmand...

Le coquin ne répond pas. Mais son bouchon de réservoir me paraît afficher une certaine insolence. Le plein effectué, nous repartons. Les derniers kilomètres s'écoulent dans cette lumière particulière de fin d'après-midi qui donne aux paysages un air de tableau.

Et puis enfin... Le camping apparaît : le camping GERVANNE à Mirabelle et Blacon. Comme un port après une longue traversée. Je reconnais immédiatement les lieux. Et surtout les visages. À peine ai-je franchi l'entrée que l'équipe surgit avec cette chaleur humaine devenue rare. Des sourires sincères. Des poignées de main franches. Des regards qui disent : "Tiens, le voilà !"

Mais surtout : "Tiens, le voilà avec son incroyable fourgon rouge !"

Car soyons honnêtes. À ce stade, je ne suis plus certain d'être l'attraction principale. Pimpon entre lentement dans le camping avec toute la majesté d'un vieux navire entrant au port.  Son moteur résonne entre les arbres. Quelques campeurs lèvent la tête. D'autres sortent discrètement leur téléphone. Je surprends même un enfant tirer la manche de ses parents.

Mission accomplie. Le charme opère toujours. L'équipe du camping m'accueille comme un vieil ami. Et ce n'est pas une formule. Il y a des endroits où l'on est client. Et puis il y a ceux où l'on revient. La différence est immense.

— On t'a gardé une belle place.

Je les suis à travers les allées. Puis je découvre mon royaume pour les prochains jours. Un immense emplacement. À cinquante mètres à peine de la rivière. L'eau chante doucement entre les arbres. Le soleil décline lentement derrière les reliefs. L'endroit respire la tranquillité.

Je coupe le moteur. Le silence retombe. Enfin presque. Car même arrêté, Pimpon trouve encore le moyen d'émettre quelques petits tic-tic-tic de refroidissement. Comme un marin qui raconterait encore un dernier souvenir avant de s'endormir. Je descends. J'observe le fourgon.

Fier. Rouge. Toujours debout. Nous avons réussi. Encore une fois. Je décide une nouvelle fois d'y voir une forme de modestie.  Devant nous, la rivière poursuit son chemin.  Derrière nous, les kilomètres parcourus commencent déjà à devenir des souvenirs. Pour ce soir, il n'y a plus de route à avaler. Plus de dos-d'âne. Plus de stations-service. Plus de calculs d'autonomie approximatifs. Simplement un emplacement immense. Le murmure de l'eau. Et deux vieux compagnons de voyage qui savourent l'arrivée.

Le vieil homme et la route ont trouvé, pour quelques jours au moins, leur port d'attache.

 

Chapitre 4 — Le musée roulant

Il existe des journées où l'on parcourt des centaines de kilomètres. Et puis il y a celles où l'on ne va nulle part. Ou plutôt où l'on voyage autrement. Celle-ci appartient clairement à la deuxième catégorie.

Pour une fois, aucune route à avaler. Aucun itinéraire à surveiller. Aucun calcul approximatif pour savoir si l'autonomie théorique de Pimpon correspond encore à la réalité. Juste une rivière. La Drôme.

Une vraie rivière comme on les aime. Fraîche, vivante, joueuse. Je passe une bonne partie de la journée à me laisser porter par le courant, à lutter contre lui parfois, à retrouver des plaisirs d'enfant que l'âge adulte tente régulièrement d'enterrer sous des couches de responsabilités. Le courant gagne souvent. Mais je lui laisse volontiers cette victoire. Après tout, il est chez lui.

Pimpon, lui, semble observer la scène depuis son emplacement. Enfin... c'est l'impression qu'il donne. Car les vieilles mécaniques ont une façon bien à elles de surveiller leurs propriétaires. Surtout lorsqu'elles préparent quelque chose.

En début d'après-midi, mon fidèle compagnon décide d'ailleurs de me rappeler qu'une relation saine repose sur l'équilibre. Trop de détente ? Très bien. Place à la mécanique.

Le démarreur choisit ce moment précis pour bouder. Sans prévenir. Sans explication. Comme tout bon composant électrique qui se respecte. Quelques minutes plus tard, me voilà allongé sous le fourgon, les bras couverts de poussière et les outils dispersés autour de moi. Le démarreur descend finalement de son logement avec l'enthousiasme d'un adolescent qu'on vient de réveiller un dimanche matin.

Je le démonte, je le nettoie, je le remonte. J'échange même avec lui quelques arguments que la politesse m'interdit de reproduire ici. Pimpon reste silencieux pendant toute l'opération. Ce qui, venant de lui, ressemble fortement à un sourire satisfait. Monsieur voulait simplement rappeler qui commande réellement dans cette relation.

Mais la véritable activité de la journée n'est ni la baignade ni la mécanique.

C'est Pimpon.

Car son emplacement est situé à un endroit stratégique du camping, une sorte de carrefour où passent en permanence promeneurs, campeurs, cyclistes et voyageurs de tous horizons. Et très vite, je comprends que mon vieux compagnon est devenu une attraction touristique à lui tout seul.

Les gens s'arrêtent. D'abord pour le regarder. Puis pour poser des questions. Puis pour demander à visiter.

Et lorsque les portes s'ouvrent, la magie opère.

Les regards changent. Les sourires apparaissent. Les téléphones sortent des poches. Les visiteurs découvrent l'aménagement intérieur réalisé par VanroadEvasion et les compliments arrivent presque immédiatement.

— C'est magnifique.

— Quel travail !

— On ne s'attend pas à ça dans un véhicule aussi ancien.

À chaque fois, je ressens la même fierté. Parce que derrière les meubles, les finitions et les détails, je vois surtout l'équipe. Celle qui se bat tous les jours pour concevoir et fabriquer des vans d'exception. Celle qui refuse les raccourcis et qui met autant de passion dans un projet que dans le suivant. Pimpon est bien plus qu'un fourgon. Il est la preuve roulante du savoir-faire de toute une équipe.

Les visiteurs viennent de partout. Beaucoup d'Allemands, d'ailleurs. Énormément même. Et je découvre avec plaisir que mon allemand progresse au fil des conversations. À ce rythme-là, je finirai bientôt par expliquer le démontage complet d'un démarreur avec un accent presque crédible.

Les cartes de visite circulent à une vitesse impressionnante. Toutes les cinq minutes, ou presque. Je commence même à envisager sérieusement l'installation d'un distributeur automatique directement sur la carrosserie.

Pendant ce temps, Pimpon savoure sa célébrité avec le calme des grandes vedettes. Les enfants l'adorent. Les parents sourient. Les anciens racontent leurs souvenirs. Certains ont connu ces fourgons lorsqu'ils étaient encore partout sur les routes. D'autres en découvrent un pour la première fois. Mais tous repartent avec la même expression : celle de quelqu'un qui vient de croiser un petit morceau d'histoire encore vivant.

Lorsque le soleil commence à descendre derrière les arbres, le flot de visiteurs ralentit enfin. Le calme revient progressivement autour du campement. Je m'installe face à la rivière. Derrière moi, Pimpon repose tranquillement après sa journée de gloire.

Certaines journées n'ajoutent presque rien au compteur kilométrique.

Mais elles remplissent largement le reste. Et au fond, c'est peut-être cela, le véritable voyage.

 

 

Chapitre 5 — Le retour du vieux rafiot

Toutes les escales ont une fin. Même les plus agréables.

Le départ approche et, pour être honnête, je ne traîne pas trop. Une pensée me hante depuis la veille : les embouteillages. Pour un véhicule moderne, c'est une contrariété. Pour Pimpon, c'est une épreuve digne d'une tempête tropicale. Je préfère donc prendre la route tôt, avant que les vacanciers ne décident de transformer les départementales en un immense banc de sardines immobiles.

Je remballe tranquillement le campement, jette un dernier regard à la rivière, puis monte à bord. Moment de vérité. Je tourne la clé. Le moteur démarre instantanément. Pas d'hésitation. Pas de toux. Pas de négociation. Après sa petite crise existentielle de la veille, Pimpon semble avoir retrouvé sa bonne humeur. Comme ces vieux rafiots qui grincent toute la nuit au port avant de reprendre la mer comme si de rien n'était.

Je remonte lentement les allées du camping jusqu'à l'accueil. L'équipe est là. Alors forcément, j'appuie sur le bouton. La sirène retentit. Une vraie. Le genre de son qui fait lever toutes les têtes à plusieurs pontons de distance. Des sourires apparaissent. Des mains s'agitent. Quelques applaudissements éclatent. Ma façon à moi de dire merci. Et probablement celle de Pimpon aussi. Car je commence à penser que ce vieux navire terrestre apprécie particulièrement les départs théâtraux.

Quelques minutes plus tard, nous larguons les amarres. La route est belle. Fluide. Calme. Exactement ce qu'il faut à un vieux capitaine et à son rafiot de près de soixante-dix ans.

Très vite, les signes de sympathie recommencent. Des pouces levés. Des sourires. Des regards amusés. Les automobilistes ralentissent parfois pour observer cette étrange relique rouge qui continue obstinément à naviguer sur l'océan du bitume. Les enfants, eux, sont les plus enthousiastes. À chaque traversée de village, certains agitent les bras avec énergie. D'autres font le geste universel :

— La sirène !

Je m'exécute presque à chaque fois. Le hurlement résonne entre les maisons. Les enfants explosent de joie. Et pendant quelques secondes, Pimpon retrouve probablement ses rêves de jeunesse, lorsqu'il filait vers des incendies plus vite qu'il ne grimpe aujourd'hui une côte.

Puis survient une rencontre qui lui fait particulièrement plaisir. Au loin apparaît un camion de pompiers. La famille. Nous nous croisons. Appels de phare. Saluts de la main. Respect mutuel entre marins du même pavillon. Pendant quelques secondes, j'ai même l'impression que Pimpon bombe légèrement la carrosserie.

Quelques kilomètres plus loin, en revanche, mon enthousiasme subit une légère avarie. Dans le rétroviseur apparaissent des gyrophares. Bleus. Très bleus. Puis une voiture de gendarmerie se rapproche rapidement. Mon cerveau commence immédiatement à inventorier tout ce qui pourrait être reproché à un homme circulant dans un ancien véhicule de pompier de 1958 équipé d'une sirène. La liste est étonnamment longue.

Les gendarmes arrivent à ma hauteur. Me dépassent. Et là... le passager se tourne vers moi. Puis il applaudit. Des deux mains. Comme ça. Simplement. Je crois même apercevoir un sourire.

Le soulagement est immédiat.

Et puis, soyons honnêtes. S'il y avait eu une infraction, ce n'était certainement pas un excès de vitesse. Pour ça, il aurait fallu disposer d'une vitesse.

La voiture disparaît à l'horizon tandis que je continue ma route avec un sourire idiot collé au visage. À côté de moi, le vieux 11D poursuit son chant mécanique fait de vibrations, de cliquetis et de grondements rassurants.

Le vieil homme et son rafiot continuent leur traversée. Sans marlin géant à combattre. Sans tempête. Sans autre ambition que d'avancer encore quelques milles.

Les kilomètres défilent paisiblement. Les villages passent. Les sourires aussi. Et je réalise une fois de plus que Pimpon n'est plus seulement un moyen de transport. Il est devenu une histoire roulante. Un passeport à rencontres. Une machine à fabriquer des sourires.

Le vieux rafiot a beau être cabossé, lent et parfois un peu capricieux, il possède une qualité rare : partout où il passe, il laisse quelque chose derrière lui.

Un sourire. Un souvenir. Ou simplement l'envie de croire qu'il existe encore, quelque part sur les routes, des aventures qui prennent leur temps.

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