Le ciel est plombé. Quelques gouttes tombent, puis s’arrêtent, puis reviennent — juste assez pour rappeler que la météo décide, pas toi. Il manque encore 30 % de batterie. Tant pis. Rester un jour de plus ne sera que du bonheur dans ce paradis. Baskets aux pieds, porte claquée, je pars.
Le sentier démarre à la Tête de Lion et la météo change. Rapidement, le décor impose le silence. La vallée des Ammeln s’étale, brute, immense. Une oasis accrochée à la montagne. Ici, pas besoin de réfléchir : le marquage te guide, tu avances. Ça grimpe. Les blocs de pierre deviennent gigantesques. Instables en apparence, comme s’ils n’attendaient qu’un faux pas pour s’animer. Tu passes au milieu, concentré, presque défié par le paysage. Puis le col. Et là — ouverture totale.

Une plaine surgit, inattendue, vaste, habitée. Territoire amazigh. Des tentes dressées à l’ombre d’un arganier, d’autres adossées à la roche, solides, ancrées. Le vent circule librement, chargé d’histoires anciennes. Face à moi, Tafraout. Rouge. Ocre. Vivante. La ville s’éveille doucement. Quelques rideaux métalliques grincent, des silhouettes apparaissent, le rythme prend. Les vanlifers, eux, ne s’y sont pas trompés : le spot est fou. Je traverse.

Le retour est plus calme. Plus intérieur. Et au loin, comme une signature, la Tête de Lion réapparaît. Dessinée dans la roche, massive, évidente. Elle m’attendait.



Impossible de passer à côté de Tafraout. La ville appelle. Alors je m’y perds. Et là, au détour d’une rue… Un cortège. Un mariage. Les femmes avancent en procession vêtues de leurs habits de cérémonie. Elles chantent. Leurs voix résonnent dans les ruelles. Quelques hommes seulement les accompagnent. Des tambours. Un rythme. Une énergie.
La mariée est déjà dans la salle. Le marié, lui… se fera attendre. Comme suspendu dans le temps. Un homme s’approche. 74 ans. Un français parfait et fier de pouvoir le parler. Le frère de la sœur du marié, comme il se présente avec un sourire. Il m'explique longuement. Les traditions. Les gestes. Le sens. Il parle du mariage musulman… Et soudain, le père de la mariée intervient. Presque brutalement pour corriger. “Ce n’est pas un mariage musulman.” Un silence. Puis la suite : “C’est un mariage amazigh.”
Un détail pour certains. Une identité pour d’autres. Ici, les racines comptent. Les mots aussi.
Je n’ose pas prendre de photos. L’envie est là, pourtant. Capturer. Garder une trace. Mais quelque chose me retient. Ne pas voler. À chaque fois, j’ai cette impression étrange. Celle de voler un moment qui ne m’appartient pas. Un instant intime. Vrai. Alors je m’abstiens. Je laisse ces images à ceux qui les vivent pleinement. Et moi… je garde le souvenir.
Je reviens. Les batteries sont à 100 %. Pleines. Silencieuses. Prêtes. SunPow aussi. Comme revigoré. Impatient, presque. Devant nous : les montagnes de l’Atlas. À gravir. À comprendre. À traverser.
Dernières vérifications. Je fais le tour du van. Regard rapide, presque rituel. Je sais que là-haut… il va y avoir de l’ambiance.


Premier col : 1902 mètres. 900 mètres à gravir pour SunPow. Un vrai test. Mais je ne m’inquiète pas. Les batteries sont pleines. Et moi… à bloc. Après une dizaine de kilomètres de plat, ça recommence. Ça grimpe. Encore. Toujours. Et enfin… la descente. Objectif : les gorges d’Ait Mansour.



En route, mon regard se lève. Au-dessus de moi : les vestiges d’une forteresse. Un lieu qui domine tout. Imprenable. Stratégiquement parfait. Sans doute l’endroit idéal pour surveiller les gorges. Pour débusquer l’ennemi. Pour contrôler chaque recoin de ce passage étroit. Depuis quand ces vestiges d'une époque de guerre ont ils étaient abandonnés ? Pas de réponse, Google n'a pas osé s'aventurer dans ces contrées éloignées. Je m’arrête. Je grimpe. Chaque pas me rapproche du sommet. C'est en effet imprenable... Un brin d'escalade ! Mais la vue… Incroyable. Debout là-haut, sur cette montagne imprenable, je comprends pourquoi elle a été choisie. Panorama à 360°. Les gorges s’étirent en dessous de moi, mystérieuses et majestueuses. Et je vois mon SunPow 200 mètres en contrebas, m'attendant sagement.

Au début, ce sont des gorges profondes qui se dessinent. La roche s’ouvre. Se creuse. Un décor brut. Impressionnant.
Et puis, sans prévenir… Le paradis. Une oasis. De l’eau qui coule. Partout. Des palmiers. Des oliviers. La vie, au milieu de la pierre.
La route est étroite. Très étroite. On ne peut pas se croiser. Mais peu importe…Il n’y a personne. Enfin presque. Quelques habitants qui m'accueillent avec un grand sourire. Simples et sincères. Et puis Moustapha. Il m’accueille. Et me prépare une omelette. Une de celles qui marquent. Longtemps. L'Omelette Berbère !!!



Mais SunPow ne se repose jamais. Sous moi, il trépigne. Les batteries sont pleines, la route l’appelle. Encore plusieurs cols à franchir. Encore des montées et des descentes à dompter.
Et soudain… le village de Fafil apparaît dans mon rétroviseur meurtri.
Perché sur une colline, il domine les vallées alentours. Les maisons ocres semblent attendre depuis des décennies. Pas un bruit. Pas un souffle. Seules les pierres racontent l’histoire de ceux qui y ont vécu. Des ruelles étroites, silencieuses, aux murs craquelés. Des escaliers qui grimpent abruptement entre les maisons. On devine la vie d’antan, les rires, les disputes, les fêtes, aujourd’hui figés. Entre passé et présent, Fafil est un moment suspendu. Un village où le temps s’est arrêté. Où l’ombre des habitants passés accompagne le voyageur curieux. Je m’arrête quelques instants. Je contemple.


La route devient un vrai casse-tête. L’oued de la vallée a gagné sur l’asphalte. Par endroits, la route disparaît, engloutie par l’eau en furie. Puis réapparaît, comme si rien ne s’était passé. Entre les deux, toujours une solution. Un chemin improvisé, un détour, parfois à peine tracé. SunPow glisse dessus, agile et vaillant.



Et puis, en plein milieu du désert sec et rocailleux… Une petite grotte apparaît. Au bord de la route d'où suinte une eau limpide. Un petit portail, un verre posé là, simple, discret. Un point de salut pour tout voyageur égaré. Une promesse que même dans le chaos de la nature, la vie sait offrir ses cadeaux. Parfois, les routes les plus dures révèlent les trésors les plus doux.


Déjà 130… peut-être 150 kilomètres parcourus, et l’envie de me poser au milieu de nulle part me chatouille.
Le vent hurle, des rafales entre 80 et 100 km/h, SunPow frôle l’extase et moi, je n’ose pas déployer ses ailes.
Et là, surgissant comme un mirage… un homme d’une cinquantaine d’années, casquette vissée sur la tête, approche. “Garde”, lit-on sur sa casquette.
Je fronce les sourcils, mais il parle français. Il se présente comme le gardien des ondes.
En contre-haut, je distingue des antennes lointaines qu'il me montre du doigt comme des sentinelles de métal : les relais 4G de Maroc Mobile.
Il me raconte avec sérieux et un petit sourire : c’est lui qui veille sur la tranquillité des réseaux, le garant de la communication dans cette étendue désertique.
Mais si ça tombe en panne… Eh bien, ce n’est pas son boulot !
Nous éclatons de rire.
Le “gardien des ondes”, sans aucune obligation technique, ne touche jamais au gros disjoncteur du groupe électrogène subvenant aux défaillance du réseau électrique. Son travail consiste alors à appeler un technicien habilité de Tiznit pour effectuer cette lourde tâche.

Très tôt, c’est le départ. La nuit a été agitée, secouée par un vent qui aurait fait frissonner même les moutons les plus téméraires. Moi, je papote au téléphone avec Benjamin. Un problème grave de pression du robinet d'un Van en SAV,. Quand soudain, au détour de la route, un gendarme de la Royale me fait signe… pas pour me saluer cette fois, non, pour m’arrêter.
Je jette le téléphone, je mets mon clignotant, obéissant sans discuter — l’expérience m’a appris que négocier avec un gendarme marocain au bord de la route n’est jamais très productif. Il approche, l’air sérieux, et me demande mes papiers. Et là, le classique : « Vous êtes en infraction. » Je le regarde, incrédule (il y a un U dans Amblance ?????). Moi ? En infraction ? Avec ma moyenne de 34 km/h sur les 180-200 kilomètres déjà avalés ? Il me regarde, implacable : « Vous étiez à 68 pour 60. »
Ah. Bien sûr. Je lui explique avec calme que c'est la faute de SunPow, mon fidèle compagnon, qui adore les descentes. L’élan, la gravité, un petit plaisir coupable… et hop ! 8 km/h de trop. L’amende tombe, aussi rapide que la descente. Mais contre toute attente, on rit. Le gendarme et moi — une complicité étrange mais sincère. Une amende, oui, mais avec le sourire : parce que parfois, la route vous rappelle qui commande… et qu’on peut quand même en rire.

Quelques kilomètres plus loin… et voilà enfin la côte, la mer qui s’étend à perte de vue.
Je m’arrête, la respiration suspendue, et jette un œil à mon compteur.
Incroyable ! Après 177 km d’une route exigeante, SunPow affiche 148 watts au kilomètre.
Tous ses records personnels sont pulvérisés. Je cligne des yeux, incrédule. Comment est-ce possible ? Je promets de décortiquer ces chiffres plus tard.
Un instant, je pense aux gendarmes rencontrés quelques jours plus tôt… et pourquoi pas ? Merci les gendarmes !
Le soleil sur l’eau, le vent dans les voiles de mon fourgon, et moi, le sourire jusqu’aux oreilles.
Aujourd’hui, SunPow et moi avons touché un petit morceau de perfection mécanique et écologique.
La route continue, mais ce record restera gravé comme un triomphe inattendu.

Au fil des kilomètres, des paysages et des rencontres, quelque chose change en moi.
Chaque virage, chaque montée ou descente devient une leçon, le miroir de ma propre vie avec toutes ses victoires et ses nombreux échecs.
Ce voyage initiatique, cette aventure solaire et électrique, me pousse à prendre du recul sur le monde, sur ses problèmes, ses urgences, ses absurdités.
Je commence à observer avec clarté, à comprendre avec patience.
Et en parallèle, SunPow avance, infatigable, fidèle compagnon de route. Comme lui, je sens que je gagne en endurance, en maîtrise, en sérénité.
Chaque chargement de batterie, chaque arrêt pour contempler, chaque sourire échangé devient une pierre dans la construction de ma propre maturité.
Ce que j’apprends ici dépasse la technique, dépasse la route et les watts consommés.
C’est un chemin intérieur, un parallèle de ce que peut vivre mon entourage, mon équipe restée sur place, tous ceux qui m’ont permis de partir tester ce rêve.
Au fil de ces jours et de ces milliers de kilomètres, je sens que ma vie, comme celle de SunPow, prend une nouvelle trajectoire, plus consciente, plus responsable et incroyablement précieuse.


Le départ se fait depuis Sidi Ifni, après une pause essentielle pour recharger les batteries. Tout est prêt.
260 kilomètres d’autonomie au compteur, et cette sensation d’avancer doucement vers une destination finale, tout au sud du Maroc, qui marquera peut-être la fin de cette aventure solaire. Mais rien ne presse.
La route serpente à travers les collines au pied de l’Anti-Atlas. C’est beau. Fluide. Apaisant.


Au bout d’une heure, je m’arrête. Sans réfléchir, je prends à droite. Comme attiré. Un village apparaît, typique, ancien. Puis un petit chemin étroit et sablonneux. Je m’y engage. Et là… surprise. Une oasis ! Mais sans eau. Deux digues de sable retiennent l’eau et forment un bassin immense, posé là, au milieu de rien. Je m’interroge. Est-ce fait pour retenir l’eau, la laisser s’infiltrer lentement, nourrir la terre et les nappes utilisées par le village ?

Ici, chaque goutte semble comptée.
Chaque chose a du sens.

Le soleil est là… mais les nuages aussi. J’oscille entre 1100 et 2300 watts. Une danse. Quoi qu’il arrive, la récolte sera bonne. Et une idée me traverse : et si la destination finale attendait ? Ici… c’est déjà le paradis.


Je m’installe pour un café après avoir déployé tout mon bardas. Et elle arrive. Une femme, robe multicolore aux teintes bleues. Elle ne parle pas français. Mais un mot revient, encore et encore : “thé”. Je comprends. Elle m’invite. Je la suis. Derrière une porte en fer, des murs ocre. Et soudain, une maison s’ouvre. À droite, un immense salon. Le cœur de la famille. Ses deux filles sont là.
L’une me montre son diplôme d’infirmière fièrement sur son téléphone. Elle n'a pour le moment pas de travail malgré l'immense hôpital à 2 pas de chez elle. L’autre sœur non plus. Avec Google Translate, on échange. Et je comprends qu’elles sont cinq sœurs. Et que le père est gravement malade.

Je leur parle de mon projet. Elles me parlent de leur quotidien. Les mots sont simples. Mais les regards disent tout. Je sens qu’elles ne veulent pas que je parte. Ou peut-être… qu’elles veulent juste prolonger l’instant. À chaque fois que je me lève, elles m’emmènent ailleurs. La maison. Le salon. Puis le jardin.
Et moi, je reste. Encore un peu.

Un morceau de pain. Grand. Plat. Typiquement berbère. “Cadeau”, me dit-elle. J’insiste, j’essaie de payer. Au moins un peu. Mais rien n’y fait. C’est ça. L’hospitalité marocaine. Donner sans attendre. Offrir sans compter. Et déjà, je sais que ce moment va me manquer.
Des sourires.
Des poignées de main. Puis ce geste.
La main sur le cœur.
La tête légèrement inclinée. Un au revoir simple… mais qui reste. Elle a 66 ans. Elle en paraît 50. Et travaille toute la journée.
Le voyageur n’est rien sans ses rencontres. Sans elles… Il ne fait que passer. Et moi, j’ai déjà l’impression de quitter quelque chose.
Je m’installe à nouveau dans mon Van, me ressers un café. Le soleil caresse encore un peu la carrosserie. Mais le vent souffle fort. Très fort. Au loin, une tempête de sable se lève. Des petites tornades se forment. Parfaites. Presque belles. Elles emportent le sable vers le ciel. Le van tangue comme un bateau. Et moi, entre deux rafales, je repense à eux. À ce thé. À ce pain. À ces regards. Les panneaux tiennent bon.
Quelque chose, doucement, s’accroche en moi.

Les batteries ont encore besoin de se recharger. Et moi aussi, peut-être. Le spot est superbe. Seul. Au milieu de rien… ou plutôt au milieu de personne.
Une oasis qui s’étire sur plus d’un kilomètre. Silencieuse. Vivante. Ici, le temps ralentit. Il ne faut pas fuir. Il faut rester. Savourer. Ces moments simples, presque offerts. Je crois n’avoir jamais ressenti une telle paix, en tout cas, je ne me rappelle pas. Comme si tout s’alignait. Enfin. Parfois, le vrai voyage commence quand on accepte de ne plus avancer.
Le temps de charge s’étire, alors je m’échappe. Quelques pas hors du bruit, dans cette petite oasis posée au milieu du douar comme un mirage domestiqué. L’air est sec, mais ici, la vie s’accroche. La luzerne ondule doucement, disciplinée, nourricière. À côté, des carrés de céréales, modestes mais tenaces. Et puis ce champ. Immense. Presque trop pour ce décor. Les cucurbitacées et les tomates viennent d’être récoltées — il ne reste que les traces, la terre retournée, et quelques survivantes oubliées, ventrues, abandonnées au soleil. L’irrigation fait des miracles. Littéralement. Là où tout devrait être poussière, ça respire, ça pousse, ça insiste.

Je m’avance. Un bruit. Rien, sûrement. Le vent. Ou une souris — il y en a, je les devine. Elles festoient, discrètes, sur les restes de courges fendues. La vie appelle la vie. Encore un bruit. Plus proche. Je m’arrête.

Le silence devient lourd. Trop lourd. Et là — un mouvement.
Un long trait vert fend la terre, fluide, silencieux. Pas une hésitation. Pas un bruit de trop. Un serpent. Grand. Trop grand. Sa peau capte la lumière comme une lame. Il s’arrête. Moi aussi. On se fixe. Le temps se contracte. Mon souffle devient un problème. Chaque battement de cœur résonne comme une alarme. Il est là, à quelques mètres. Assez près pour comprendre que, dans cet instant précis, je ne suis plus vraiment au sommet de la chaîne. Sa tête bouge. Légèrement. Calcul. Évaluation. Moi, je n’ose plus bouger. Même pas un doigt. Même pas une pensée.
Puis il glisse. D’un coup. Disparaît dans les cultures, avalé par le vert. Le monde revient. Le vent, les feuilles, le soleil. Je reste là, planté, encore traversé par cette certitude fugace — pendant un instant, j’ai vraiment cru que j’étais au menu.

Photo internet du Natrix Maura (pas eu le temps, ni l'envie de lui faire son portrait)
C’est là qu’Ahmed me voit sursauter.
— Ça va ? Je lui raconte. Le serpent. Le vert. Le face-à-face. Il sourit.
— Celui-là ? Impressionnant… mais pas dangereux.
Puis il lève la main. Son doigt. Atrophié.
— Le marron… avec des cornes… lui, oui.
Le message est clair. Le frisson aussi. Il m’emmène voir son jardin. Le fond de l’oued. Là où la vie s’accroche. La terre est plus sombre, plus souple. Il prépare ses semences de courgettes, précis, concentré. Puis la bassine. Grande. Pleine. L’eau est limpide, presque irréelle. Venue des profondeurs du désert. Il me propose d’en boire. J’hésite. Je refuse, poliment.
Ahmed m’explique ensuite qu’il préside l’association qui gère les terres et l’eau. Ici, tout dépend d’elle. Tout. Il me fait bien comprendre que c'est un personnage important du village... Voir de la région ! Je le remercie. Sincèrement. Je repars. Plus prudent. Je reste au milieu du chemin. Plus de détour pour une photo. Chaque bruit me fait lever les yeux. SunPow est prêt.
Direction Tighmert.




C’est le jour du dernier saut de puce. Le point le plus au sud que je m’étais fixé au départ. Je traverse Guelmim. Une grande ville, vivante, animée. Comme une transition entre deux mondes.
Et puis j’arrive à Tighmert. Une nouvelle oasis. La dernière. L’envie de rester.



Alors je décide de profiter. De marcher. Sans but précis. Juste être là. L’oasis est bien vivante. Dans Tighmert, la vie résiste. Malgré la sécheresse. Malgré les incendies. Des vestiges de maisons jalonnent le chemin. Comme des souvenirs éparpillés. Par moments, tout semble abandonné.
Pas une âme.
Pas un bruit.

Ni habitants.
Ni chats.
Ni chiens.
Juste moi. Et puis… Une trace de pneu de vélo. Alors je sais. Je ne suis pas seul.
Un aqueduc asséché. Puis, au milieu de ces palmiers fatigués, un lampadaire bleu. Moderne. Presque irréel. Je le rejoins. Le sentier s’élargit. Une porte. Un mur. Ils semblent vouloir parler. Raconter quelque chose, m'expliquer ce qu'ils ont vu durant ces siècles.

Je marche prudemment. Toujours cette pensée en tête. Le serpent.
Depuis le début, je le vois. Ce minaret, au loin. Je m’en approche. Et peu à peu… Les maisons tiennent debout. Elles vivent.







J’aurais envie de ralentir encore. De profiter. Encore un peu. Encore longtemps. Mais le voyage a ses limites. Sa fin est proche. Mes péripéties vont s’arrêter non loin d’ici. Il a déjà été long. Très long.
Et là-bas, la société continue de tourner.
Je le sais. Chacun fait son travail, avec sérieux. Mais elle a besoin de moi. De mes bras. Mon cerveau est déjà remplacé.
Le défi que je m’étais lancé… Aller le plus loin possible. Le plus proprement. Le plus docilement aussi, face à l’énergie disponible. S’adapter, plutôt que contraindre. Ce soleil… C’est lui qui m’a porté. Qui m’a poussé, jour après jour, un peu plus loin. Et aujourd’hui encore, il m’amène ici. Alors je regarde autour de moi. Et j’accepte que ce voyage touche à sa fin.
Pour l’instant, je n’ai aucune envie de conclure. Ce serait trop simple. Trop propre. Comme refermer un livre alors que l’histoire respire encore. Parce que ce voyage… ce n’est pas une parenthèse. Ce n’est pas une case cochée. C’est autre chose. Quelque chose qui s’ouvre. Tout ce que j’ai vu, appris, bricolé, compris — sur le terrain, dans la poussière, avec les mains, avec les autres — ça ne s’arrête pas ici. Ça s’accumule. Ça travaille. Ça pousse à l’intérieur. Les rencontres surtout.
Les regards. Les gestes. Les silences partagés sans mode d’emploi. Ahmed, Mustapha, les sœurs du désert, les Vanlifers, le vieil homme et sa chaudière, mon masseur préféré, les gendarmes Royaux, toutes ces personnes qui ont croisées ma route, bien entendu SunPow, le pilier de ce projet… Rien de tout ça ne donne envie de dire “fin”. Au contraire. Ça donne envie de continuer. Mieux. Plus loin.
Et si, au fond, le vrai luxe… c’était ça ? Pas l’accumulation. Pas la comparaison. Juste… la capacité de s’arrêter. De regarder ce qu’on a, là, maintenant. Et de dire : ça suffit. Ici, dans ce bout de désert apprivoisé, personne ne parle de luxe. Et pourtant… il est partout. Dans une bassine d’eau claire. Dans une poignée de graines prêtes à devenir quelque chose. Dans un abri de fortune où l’on peut s’allonger à l’ombre. Rien ne déborde. Rien ne manque vraiment. Alors que chez nous, tout déborde. Et pourtant, il manque toujours quelque chose.
Peut-être que le piège est là. Dans ce réflexe de regarder à côté. Dans cette tension permanente vers “plus”, “mieux”, “comme lui”. L’envie. Silencieuse, insidieuse. Elle ne fait pas de bruit, mais elle ronge. Elle déplace le regard. Elle empêche de voir ce qui est déjà là. Un des sept péchés capitaux… ce n’est sûrement pas un hasard. Parce que l’envie ne se contente pas de vouloir. Elle compare. Elle déforme.
Elle transforme l’abondance en manque.
Et au milieu de tout ça, on oublie l’essentiel : la simplicité. Pas celle qu’on fantasme. Celle qu’on choisit. Se contenter, ce n’est pas renoncer. C’est peut-être l’inverse. C’est reprendre la main. Refuser la fuite en avant. Retrouver une forme de souveraineté tranquille. Comme Ahmed, au fond de son oued. Peu de choses. Mais tout ce qu’il faut. Et surtout… rien qui déborde de l’esprit.
Le vrai luxe, alors ?
Peut-être juste ça : ne plus avoir besoin de plus. Je réalise que ce n’était peut-être qu’un début. Le début d’une autre manière de voyager. Ou même… d’exister un peu différemment. Quelque chose que je pourrais transmettre. Offrir. Recréer ailleurs, autrement.
Pas comme un souvenir.
Comme une trajectoire.
Le titre de ce blog était : Les aventures de SunPow au Maroc.... Je le renommerai donc en guise de "conclusion" :
Un voyage solaire à travers le Maroc, où l’autonomie énergétique devient une manière d’apprendre à ralentir, à observer, et à vivre autrement.
Est-ce que l’envie d’écrire est devenue une passion ? Non, je ne crois pas.
Ce n’était pas ça. C’était plutôt un besoin. Un besoin simple et presque évident : essayer de dire au plus juste ce qui était en train de se vivre. Transcrire une aventure qui comptait trop pour rester uniquement dans la mémoire. Trouver les mots capables de suivre la route, les paysages, les chiffres, les rencontres. Et surtout, ne pas trahir ce qui se passait vraiment. Écrire, ici, ce n’était pas créer un récit. C’était tenter de partager une présence avec mes proches, mes amis.
Avec ceux qui n’étaient pas là.
Avec ceux qui le seraient plus tard.
Et au fond, ce n’est peut-être pas une passion. Juste une trace. Une manière de ne pas laisser filer. Un voyage que je n’ai pas envie d’oublier.
Aujourd’hui, je bats tous les records. Le soleil d’avril au Maroc ne fait pas de cadeau. Il impose son rythme, sans discussion avec le bilan du jour :
Ce sont 17 135 watts emmagasinés. Avec une moyenne de 169 watts au kilomètre, cela représente exactement 101 kilomètres de route solaire chargée aujourd’hui.
Et quand je prends un peu de recul… Sur ces deux semaines :
Oui… je sais. Je saoule avec mes chiffres. Mais derrière les chiffres, il y a autre chose. Une manière de comprendre. De vérifier. De donner une forme tangible à une expérience qui, sinon, serait impossible à mesurer.
