C’est reparti. Les batteries sont presque pleines, 92 %, et le compteur annonce 280 km. De quoi voir venir. De quoi avancer sereinement. Je traverse Casablanca, puis El Jadida. Peu à peu, la route se vide. Le rythme ralentit. 60, 80 km/h. Une progression tranquille, presque méditative.
Sortie de Casablanca

Entée de El Jadida

Paysage en chemin
Après Oualidia, le décor change. La route devient plus… expressive. Les nids-de-poule ne sont plus des obstacles, ce sont des arguments. Il faut choisir sa trajectoire comme dans un jeu vidéo, version niveau expert. Et puis il y a la faune locale. Vaches, moutons… et un chien qui décide, sans prévenir, que c’est le bon moment pour traverser.
Freinage. Gros freinage. Très gros freinage. On se regarde une seconde. Lui tranquille. Moi beaucoup moins.
Ici, la route n’est pas un axe.
C’est une négociation permanente.
Jour 8… et toujours pas présenté.
Mon compagnon de route : SunPow. Un Toyota Proace, équipé d’une batterie de 75 kWh, préparé pour encaisser la route — notamment grâce aux amortisseurs renforcés par Pierrot. Et heureusement. Parce que ça secoue. Beaucoup. Il a de beaux marchepieds En Inox, des déflecteur d'air sur les vitres avants et surtout... Surtout une énorme caisse en bois noire sur la tête. On dirait un piano qui aurait décider de partir en voyage !!!

Et ce matin, mon SunPow était en grande forme. Pas une plainte. Pas un caprice.
Et surtout… quasiment pas faim. À croire qu’il a décidé de faire un effort. D’habitude, il est plutôt du genre à réclamer régulièrement. Là, rien. Sage comme une image.
J’arrive au camping Laguna Park, à Oualidia. Et là, surprise. Il me reste encore 30% de batterie après 217 km parcourus. Projection : plus de 350 km d’autonomie avec 100 %. Consommation : 172 Wh/km. Dans ces conditions… c’est presque irréel.

Mais un autre élément entre en jeu.
Le vent. Fort. Rafales à 60 km/h. Je regarde les panneaux. Je doute. Est-ce que ça va tenir ? Est-ce que la structure va encaisser ? Pour l’instant, ça tient. Sans haubans.
Mais je garde ça en tête. Peut-être sécuriser. Anticiper.
À peine installé, mon voisin de droite m’interpelle. Un Allemand, venu de Dortmund. Curieux. Bienveillant. Les questions s’enchaînent, l’intérêt est sincère. Et je réalise, une fois de plus, à quel point ce projet parle aux gens. Après cette discussion, en allemand, quelque chose s’ouvre. Je me surprends à rêver. À imaginer que oui… ça peut marcher. Pas seulement comme aventure, mais aussi comme projet. Il y a tellement de possibilités, tellement d’usages pour ce kit d’énergie, que l’esprit s’emballe. Les idées s’enchaînent, se construisent, prennent forme.
Après une multitude de mails, je m’échappe. Une heure, juste une heure. Je descend de mon perchoir pour accéder à la mer à un petit kilomètre. Et déjà, tout change. Le vent souffle fort. Sans relâche. En contrebas, la mer se déchaîne. Les vagues sont énormes, viennent frapper la falaise et explosent en embruns projetés à des dizaines de mètres. Un spectacle brut. Puissant. Le paysage oscille entre dunes sablonneuses et roches volcaniques, sculptées par les flots. Un équilibre fragile, façonné par le vent, l’eau, le temps.

Je suis là, tranquille, à contempler. La mer est en contrebas. Quinze mètres plus bas. Distance de sécurité validée, pensais-je. Mauvais calcul Une vague plus grosse que les autres arrive. Je la vois. Je la respecte. Elle m'impressionne comme un roquet peut aboyer derrière une clôture. Mais visiblement, ce n’était pas réciproque. Impact direct. Elle frappe la falaise… et m’envoie l’écume en pleine face.
Trempé. Instantanément. C'est un rappel à l’ordre de qualité ! Quinze mètres plus haut… et quand même rincé. Ici, même spectateur, tu participes activement !


La plage est déserte. Totalement. Au loin, quelques jeunes tracent des dérapages en quad net tourne en boucle, comme une présence furtive dans ce décor sauvage. Même le village semble arrêté.
Rues vides. Commerces fermés. Silence.

Il est 19h50. Les derniers reflets du soleil glissent au loin sur la mer, comme un dernier effort avant la nuit. C'est l'équilibre. Ces quelques rayons suffisent. Juste assez pour atteindre l’équilibre sur la batterie additionnelle. Pas plus. Pas moins. Une bonne journée s’achève.
Tout le monde a travaillé : le soleil, les panneaux, la route… et moi avec.
Je me vois déjà plus loin.
Trop loin, peut-être. J’avance, j’avance… porté par cet optimisme qui me pousse à croire que tout est possible. Mais je me connais. Cet optimisme a un revers. Il est à la hauteur des angoisses que je peux me créer. Plus je crois, plus je projette… Plus les doutes surgissent.
Ce projet commence par une idée simple : produire sa propre énergie, avancer autrement. Très vite, il devient une expérience réelle de transition écologique, vécue kilomètre après kilomètre. Chaque watt compte, mais chaque geste encore plus : conduire autrement, penser autrement.
La technologie accompagne, mais c’est le comportement qui transforme. Ralentir devient une stratégie, presque une philosophie. Le soleil n’est plus une contrainte, mais un partenaire de route. Les limites ne freinent pas, elles redéfinissent le possible. Et dans cet espace, une liberté nouvelle apparaît : celle de choisir son rythme. Entre performance et lâcher-prise, l’équilibre se cherche, s’apprend, se ressent.
Au fond, ce voyage ne parle pas seulement d’énergie… mais de la manière dont on décide d’habiter le monde.
En prenant mon café, face à cette vue magnifique sur la mer — beaucoup moins en colère qu’hier, presque apaisée, le vent tombé — l’inspiration arrive.

L’aventure continue, et avec elle, une conviction qui s’installe. Même sous un soleil de début avril (Celui de France au mois de Mai)— pourtant imparfait, changeant — les résultats sont là. Suffisants. Cohérents pour mon voyage. Alors une idée prend forme, doucement mais sûrement : et si la vraie transition ne venait pas uniquement de la technologie, mais du rythme que l’on accepte d’adopter ?
Ici, impossible de tricher. L’énergie ne se décrète pas, elle se capte. Elle dépend du ciel, du temps, de l’instant. Une énergie qui se mérite. L’énergie du soleil est loin d’être gratuite. Elle demande de l’attention. Des gestes. De l’entretien.
Nettoyer les panneaux.
Dégager les rails remplis de sable.
Ranger les câbles. Rien de compliqué… Mais rien de magique non plus. Et puis il y a la logistique. Parce que du haut de mon mètre soixante-cinq, mon escabeau deux marches… n’est clairement pas mon meilleur allié. Disons qu’on est sur une collaboration tendue.
Ce n’est plus une idée abstraite, ni un discours. C’est une écologie concrète, incarnée. Une manière de se déplacer qui respecte le rythme naturel des choses, sans excès, sans fuite en avant. Moins consommer ne devient pas une contrainte, mais une évidence. Alors oui, peut-être que tout commence là. Une autre façon de voyager. Une autre façon d’habiter le monde (Jour 8). Avancer à la vitesse que le soleil peut offrir… et redécouvrir, dans cette limite, une forme d’harmonie oubliée.
Tous les éléments sont réunis. Le soleil est là. Plein. Stable.
Pas un souffle de vent. Comme si tout s’alignait. Le défi : très vite, une idée s’impose : battre le record. Celui des derniers jours et de l'histoire de SunPow. Celui de la puissance maximale emmagasinée en une journée.
Un objectif simple, mais exigeant : 15 000 watts. Aïe ! Cet optimisme qui ressurgit... J'en ai marre, mais là, je suis en confiance.
Dès le matin, les chiffres parlent. Le fait d’être descendu de 200 km vers le sud change de manière significative. La lumière est différente. Plus dense. Plus efficace aujourd'hui. Et surtout le vent a arrêter d'énerver mon plus grand ennemi : le sable qui souille continuellement mes gentils alliés, mes panneaux, 11.85 m² ! Les courbes montent. Régulièrement. Je sens que ça va le faire !!! Ce serait 80 km avec ma consommation moyenne ? Incroyable...De quoi relier Essaouira et d'avoir encore 50 km d'autonomie.
Chaque heure compte.
Chaque rayon aussi. Je regarde. Je calcule. J’anticipe. Ça monte… mais est-ce que ça tiendra ? Alors il faut sortir l’artillerie lourde. Aujourd’hui, je mets le paquet. Pas de demi-mesure. Je sors les deux crics hydrauliques de 5 tonnes. Oui, deux. Tant qu’à faire, autant jouer sérieusement. L'Inclinaison est maximale. En cinq minutes à peine, le fourgon change de posture. Il prend 15 degrés d’inclinaison. Là, on n’est plus dans l’ajustement… On est dans l’optimisation assumée. Et le résultat est là je gagne 140 Watt par heure, mais, pour le moment, c'est insuffisant pour mon défit. Chaque degré compte. Chaque angle devient stratégique.

Aujourd’hui, je ne laisse rien au hasard. Le soleil est là. Moi aussi. Quand la nature donne, il faut savoir se mettre à sa hauteur.

Je rigole tout seul.
Je rentre dans mon camion… En dévers. Oui, clairement en montée. Et là, surprise. Ma petite banquette, que je trouvais jusque-là un peu trop angulaire, se transforme. Avec ces 15 degrés en plus, je me retrouve affalé dans un vrai canapé. Ultra confortable. Comme quoi, parfois, il suffit de pencher légèrement la réalité… Pour améliorer le confort. Je ne stresse pas du tout pour ce défit. Je prends les choses en souriant et même en rigolant parfois. Je suis redevenu un ado insouciant qui essaie de compter le nombre de tache jaune d'une girafe qu'il observe au zoo.

Mon allemand deviendra correcte à la fin du voyage !
C'est un homme d'une cinquantaine qui m'aborde. En anglais hésitant dans un premier temps. J'essaie l'allemand, bingo ! C'est un libanais d'origine, d'une maman Italienne et ayant fait sa vie en Allemagne. Discussion passionnante, même s'il manque parfois des mots à mon vocabulaire appauvri par le temps. Des suisses se mêlent à nous. Je leur explique le projet... On compare nos contraintes, nos joies du voyage en fonction de nos envies et surtout du temps que l'on peut y accorder. Ils m'envient, ils me l'ont dit, c'est certain. Mais ne sont pas encore prêts. Mais à un moment, dans 30 ou 50 ans : est-ce que cela sera un choix ? A suivre.
Comme pour conclure parfaitement la journée, le téléphone sonne. Alexandre et Lucie. Un lien qui dure. Un van que nous avons construit ensemble il y a trois, peut-être quatre ans déjà. Ils reviennent d’un périple en station, du côté de la Suisse. Ils passent à Pontcharra, à l’entrepôt… et pensent à m’appeler. Je suis touché ! Évidemment, je suis loin. Au Maroc. Mais la distance disparaît vite. Leur voix, leur enthousiasme, leur retour. Positif. Sincère sur leur compagnon de route. Le van vit. Le projet aussi. Et là, quelque chose se confirme. L’envie de continuer, oui. Mais autrement. Plus aligné. Plus libre.


Bon… le résultat est tombé. Spoiler : non, je n’ai pas battu le record. À deux doigts : 14 720 watts. Oui, c’est précis. Oui, ça fait sérieux. Mais non, ça ne fait pas 15 000. J’y étais presque. Vraiment presque.
Genre… à un nuage près, à un café trop long, à un degré d’inclinaison mal négocié et un peu aux éléments.
Alors forcément, je me connais. Mon optimisme débordant a encore frappé. Dans ma tête, c’était déjà validé depuis ce matin. La réalité, elle, a décidé de rester raisonnable.
Mais honnêtement… 14 720 watts, c’est énorme. Donc non, ce n’est pas un échec. C’est juste une victoire… légèrement en dessous de mes projections très ambitieuses. Ce que je préférais dire à mes jeunes joueurs de hockey au moment d'une défaite cinglante : la plus belle des victoires, c'est une magnifique défaite, où chacun est resté motivé jusqu'à la dernière minute de jeu et où personne n'a rien lâché. En fin de compte, tout ce qu'il fallait faire pour pouvoir s'amuser et fier d'une partie où l'on accepte enfin que les autres sont simplement plus forts. Et moi, je me suis éclaté ! J'ai compter 20 fois les tâches jaunes de la girafe !

Parce qu’au fond, le plus important est ailleurs. Pouvoir rejoindre Essaouira.
Et ça… ça va le faire largement !

Le champ n'est cultivé que par une personne... Et tout à la main ! Il a 72 ans

A gauche des 2 bâtiments blanc, c'est SunPow
L’aube traîne encore quand je pars à 6h, persuadé que tout va rouler… 50 m jusqu’au portail. Fermé. Pas symboliquement : un cadenas bien sérieux m’attend, visiblement plus ponctuel que le reste. Alors j’attends. Au début, ça va. L’air est frais, le silence presque agréable. Après tout, j’avais prévenu la veille : départ tôt, rien de compliqué. Enfin… en théorie. Les minutes passent. Puis s’étirent. Le silence devient lourd, et le cadenas, lui, reste parfaitement fidèle à sa mission. Une heure. Puis presque deux. Et puis enfin, un monsieur arrive. En pyjama. Calme, tranquille, comme si tout était normal. Il ouvre. Sans se presser. Et moi, je passe… avec deux heures de retard et un léger respect pour ce cadenas, finalement très impliqué.

Les paysages défilent, superbes, presque irréels. La route, elle, fait ce qu’elle peut… et ce n’est pas grand-chose. Nids-de-poule à répétition, bords fissurés, croisement délicat — on avance plus par stratégie que par confort. Cela dit, à part deux ou trois trous béants mal anticipés, tout se passe plutôt bien.


Jusqu’à ce que je regarde l’autonomie .Dans la théorie, ça passait... Mais une route barrée me fait faire 70 km de plus et en montagne. Douze kilomètres restants. Pour quarante-huit à parcourir. Là, ça devient… optimiste. Mais optimiste n'est pas synonyme de bêtise; même si pour mon cas, on pourrait douter..... J’avance encore un peu, histoire de voir jusqu’où ça tient, en espérant tomber en panne — juste pour arrêter de calculer. Mais non, ça continue. Lentement. Trop lentement. Alors je m’arrête quand je vois un chemin qui court dans la montagne. Encore 500 m ! Il y arrive à bout de souffle.
Un coin parfait, coincé entre des murs de pierre façonnés à main d'hommes, comme posé là pour ce genre de moment. Je coupe, je regarde le soleil, et je décide de lui déléguer le problème. Chacun sa M... Autant qu’il travaille pendant que moi, je récupère. C’est donc l’heure de la sieste sur une colline surplombant la mer, teintée de rouge sur des centaines de mètres, comme si le paysage lui-même avait décidé de calquer la couleur de l'aiguille de mon tableau de bord en alerte maximum.



Le soleil s’impose, sans nuance, presque écrasant.
2100, 2150 watts — une énergie brute, constante, que je viens soutenir avec la batterie auxiliaire pour accélérer la recharge. À 5 kW, soit environ 27 km/h, mon Sunpow reprend doucement vie, encore un peu fatigué, mais coopératif. Le temps s’étire avec une certaine élégance. Trois heures, presque. La sieste s’installe, naturelle, comme une évidence sous cette lumière dense. Puis le moment revient. Repartir.
À l’arrivée, je m’installe sur un vaste parking — clin d’œil discret à une certaine tradition locale — celui du Carrefour Market. L’espace est généreux, idéal pour déployer à nouveau les panneaux et laisser le soleil poursuivre son œuvre pendant que je m’éclipse. Un taxi me dépose aux portes de la médina, voyant déjà de loin un atroupement autur de Sunpow et son piano sur le toit : pourquoi seulement 5 touches, doivent-ils se dire ?. Et aussitôt, le rythme change. Je m’y engouffre, je traverse, je me laisse porter. Le souk bruisse, les odeurs flottent, les terrasses s’animent, et dans chaque regard, une chaleur simple, sincère, presque familière.



le vent et la tempête de sable est bien visible !
Essaouira est fidèle à elle-même.
Vivante, accueillante, intemporelle. Et je redécouvre, sans surprise, le plaisir d’y revenir.
Et c’est reparti pour la dernière étape de la journée.
C’est assez marrant de voir à quel point le soleil et SunPow peuvent travailler… Pendant que moi, je flâne, je visite, je discute, je ris avec les gens et j’écoute leurs histoires. C'est un très bon duo ! Moi qui me détends… Le fourgon qui transforme la lumière en énergie. Chacun à son rythme. Chacun dans son rôle. Plus la charge est lente, plus je prends du plaisir aux endroits où je suis
Chaque rayon capté devient une pause. Chaque ampère gagné devient une raison de respirer, d’observer, d’apprécier.
Aux endroits où je me pose, le temps s’étire.
Je flâne, je regarde, je vis. Et paradoxalement, plus le van avance doucement, plus le voyage s’accélère dans ma tête.

Enfin. Je touche au but. Le camping Atlantica s’étend devant moi. Je me pose à mon emplacement. Trop tard pour déployer les panneaux.
Tenter de grappiller 100 watts maintenant ? Inutile.
Les batteries de SunPow sont presque vides.
Les miennes ? À 100 %. Je me surprends à sourire bêtement. Tomber “presque en panne”, trouver ça marrant et excitant de savoir que l'on a réussi à ce que cela ne soit pas possible !!!… victoire !
Demain matin, le soleil viendra. Il viendra, généreux, comme un rappel que l’énergie — et la vie — se gagnent, se respectent, se partagent. Et moi, je serai là, prêt à recevoir chaque rayon… avec gratitude et un petit rire.


✍️ Parfois, il faut être à deux doigts de la panne pour se sentir vraiment chargé
Pas assez de connexion pour les photos... Promis demain !!!

Youssouf. On se regarde. On se comprend. Pas besoin de long discours. Je sors deux stylos VanroadEvasion qu'il aime apparemment beaucoup. Une veste bleue… légèrement marquée par le travail d'atelier. Et 20 dirhams. En face : un bracelet en cuivre et ébène. Et un marque-page.
La négociation est lente. Minutieuse. Chacun avance. Recule. Ajuste. Personne ne veut être lésé. Mais surtout, personne ne veut rompre l’équilibre. On finit par se serrer la main. Satisfaits. Tous les deux. Parce qu’au fond, ce n’est pas un échange d’objets. C’est un moment. Le troc, c’est l’art de donner autant que de recevoir.
C’est le grand départ vers Agadir. Tout est prêt. La batterie aussi. Et surtout… l’envie. Dans les descentes, je laisse filer à 80. Dans les montées, je me cale à 60. J’essaie de garder l’inertie de SunPow, de jouer avec la route plutôt que contre elle. Ici, ça monte, ça descend. Des vallons, parfois de vraies petites montagnes. Rien n’est linéaire. Je m’arrête souvent. Laisse passer les taxis bleus qui relient Essaouira à Agadir.
Eux travaillent.
Eux sont pressés. Respect.




Le choc des cultures....
Les villes s’enchaînent, animées, bruyantes, pleines de vie. Des voitures, des ânes, des carrioles. Un mélange permanent. Ici, la route ne se traverse pas. Elle se vit. Et puis ça monte. Longtemps. Les chiffres grimpent aussi. 30 kWh au 100 km.
Trop. Clairement trop. Une pointe de panique. Mais je le sais… ça redescendra. Alors je calcule. Encore. Toujours.
Entre deux calculs, je laisse passer deux Audi. Très pressées. Trop pressées. Klaxon. Agacement. Ou salut… difficile à dire. Un kilomètre plus loin, je les retrouve. Arrêtées.
Radar. Police.
J’entre dans un village. 50 km/h. Et soudain… une silhouette. Fugace. Incompréhensible.
Un enfant.
Je n’ai pas le temps. Ni de freiner. Ni de braquer. Il est là. À ma hauteur. Puis… un bond. Un pas en arrière.
Rien.
Je ne l’ai pas touché. Mais tout s’arrête. Lui continue. Comme si de rien n’était. Sans doute est-ce normal.
Quelques centaines de mètres plus loin, je m’arrête.
La tête entre les mains. Et si… Les images arrivent. Mes enfants. Et ce père. Ce que lui aurait ressenti de voir son enfant blessé par un conducteur étranger. Alors une décision s’impose.
Dans chaque village : 30 km/h.
Peu importe la règle. Peu importe le temps.
Je reste là. Longtemps. Une demi-heure. Respirer. Revenir. Comprendre. Puis repartir. La route entre Essaouira et Agadir est… irréelle. Magnifique. Au point d’en oublier ma mésaventure et de prendre des photos. La mer. La montagne. Des montées, des descentes, des virages, des épingles. Chaque virage ouvre un nouveau décor. Un paradis mouvant.




Le dos rappelle à l’ordre qu'il est impératif de prendre des photos !
Puis l’arrivée au camping à Aourir. Et là… comme souvent : une Allemande. Une soixantaine d’années. Souriante. Accueillante. Elle me laisse choisir l’emplacement parfait en orientation pour mes panneaux.

Bilan du jour : 20 kWh/100 km. En montagne. Chargé. C’est solide.
Très solide.
La rencontre avec Rivemaroc. Un de ces moments qui arrivent sans prévenir… et qui ouvrent des perspectives. Rivemaroc, ce n’est pas juste un nom.
C’est une démarche. Une vision.
Un projet tourné vers la mobilité électrique au Maroc, avec cette idée forte : prouver que même dans des environnements exigeants — chaleur, distance, désert — l’électrique a sa place. Traversées engagées, expérimentations sur le terrain, partage d’expérience… On est loin du concept. On est dans le réel. On discute longuement. Ses aventures, ses traversées du désert en électrique. Les contraintes, les stratégies, les réussites. Chaque histoire est concrète, vécue, presque palpable. Je l’écoute.
Très vite, les sujets se rejoignent. L’énergie, l’autonomie, la manière de voyager autrement. On parle le même langage. Celui de ceux qui testent, qui doutent, qui avancent quand même.
Et là, elle me propose quelque chose: organiser une interview avec le responsable de E-mobility à Freiburg.
Excellente idée. Sauf que… En allemand.
Et là, je me projette. Chercher mes mots. Construire des phrases improbables. Sourire en espérant que ça passe.Un subtil mélange entre conférence sérieuse… et improvisation totale. Mais au fond, c’est exactement ça, le voyage. Sortir de sa zone de confort. Même linguistique.
✍️ Les plus belles opportunités sont souvent celles qui font un peu peur.
Aujourd’hui, pause. Ménage. Rangement. Le van en a bien besoin.
Moi aussi, quelque part.
Je pars marcher, direction le haut de la colline. Objectif : une photo type drone… mais à pied. La pente est raide. Très raide.
Et une seule peur : détacher un rocher.
En contrebas, la route, le camping… et surtout SunPow.

J’arrive enfin en haut. La vue est là. Magnifique. Pas de mer à l’horizon cette fois, mais un paysage minéral, brut, presque infini. Nous sommes aux portes de l’Anti-Atlas.
Une chaîne ancienne, usée par le temps, plus douce que le Haut Atlas, mais tout aussi spectaculaire et sans doute beaucoup plus sauvage.
Des reliefs arrondis, des couleurs ocres, une terre qui raconte des millions d’années d’histoire.



Un autre Maroc.
La descente est… moins agréable.
Puis vient la réalité, la dure réalité que l'on connait tous ! L'ensemble des tâches quotidienne que l'on repousse sans cesse.

lessive, nettoyage des panneaux, optimisation de la charge. Et surtout… le nettoyage du van. Je retire au moins un kilo de sable (évidement j'exagère! )
À ce stade, je me demande si je ne transporte pas discrètement une plage entière.

Prochaine étape : Taroudant. À l’est d'Agadir, plus profondément dans l’Anti-Atlas. Une centaine de kilomètres. Mais sans pression. Tranquillement. Je partirai vers 18:00 si la charges est optimal
Entre le nord de Agadir et Taroudant, la route s’étire. Deux voies. Plates. Infinies. Je roule à 65, 70. Le regard posé sur une plaine immense, coincée entre deux lignes de reliefs de l’Anti-Atlas.
Et là… SunPow bat son record. 160 Wh/km. Je souris. Fier de lui ! Comme si ce chiffre racontait bien plus qu’une performance. Parfois, je me cale derrière un camion. Même vitesse. Même rythme. Je me laisse aspirer. Un jeu. Simple. Efficace.



C'est déjà le treizième jour. Une envie différente. Retrouver un peu de luxe. À Taroudant, je trouve un riad. Exceptionnel. Dès l’entrée, c’est la stupéfaction. Je suis accueilli par Smaïn. Sourire. Présence. Bienveillance immédiate. Très vite, une impression étrange : comme si on se connaissait déjà. Depuis longtemps.
La chambre est parfaite. Une vraie douche. Des toilettes. Un lit… dans lequel je peux dormir dans la largeur. Ok... Il'en faut pas beaucoup non plus (no comment). Deux piscines. Un jardin entretenu au millimètre. Ici, tout est simple. Fluide. Je ne demande rien. Smaïn anticipe tout. Un confort presque déroutant.
Et pourtant… Au fond, ça ne m’avait pas manqué. C’est juste agréable. De pouvoir changer d’environnement. De temps en temps. Le vrai luxe, c’est de pouvoir choisir entre simplicité et confort et d'voir la chance d'alterner
Visite rapide de Taroudant, émerveillé par ses remparts millénaires


Je le sais. Plus tard, quand je redescendrai de mon petit nuage… il y aura des voix.
Celles qui jugent.
Celles qui expliquent.
Celles qui savent tout.
Les détracteurs, les haters !
Xavier Deloffre, je le site, les classifient :
Les haters se distinguent désormais en plusieurs catégories, qui ne se confondent pas toutes mais partagent un socle commun : l’agressivité verbale, la dévalorisation d’autrui, et l’absence de dialogue sincère.
Je les ai déjà croisées ces érudits. En quelques secondes, ils analysent tout. Les panneaux. Les batteries. Le projet. “Impossible.” Des chiffres sortis de nulle part. Des certitudes bien ancrées avec une façon désinvolte de vouloir te les faire avaler.
Et moi, ça fait quatorze jours. Quatorze jours que j’observe. Le soleil qui se lève. Qui décline. L’est, l’ouest, le nord, le sud. Quatorze jours à ajuster. À tester. À comprendre. J'ai un dilemme, expliquer ou vivre...
Alors parfois, j’ai tout de même envie d’expliquer. De rendre ça clair. Compréhensible. Mais une question revient : faut-il vraiment expliquer à ceux qui ne cherchent pas ou ne veulent pas comprendre ?
Ça me rappelle une époque. J’étais fumeur. Il me restait dix cigarettes. Et je savais que je n’en trouverais pas avant le lendemain. Logiquement, j’aurais dû ralentir. Prévoir. Anticiper. Mais non. Je gardais le même rythme. Et je regrettais à la fin.
Alors, encore une fois, a-t-on vraiment le choix ? Aujourd’hui, c’est différent. Je vois. Je comprends. J’ajuste. Je ne subis plus et je pense de plus en plus que comprendre, ce n’est pas avoir raison… c’est apprendre à ne plus se mentir.