Le ciel est plombé. Quelques gouttes tombent, puis s’arrêtent, puis reviennent — juste assez pour rappeler que la météo décide, pas toi. Il manque encore 30 % de batterie. Tant pis. Rester un jour de plus ne sera que du bonheur dans ce paradis. Baskets aux pieds, porte claquée, je pars.
Le sentier démarre à la Tête de Lion et la météo change. Rapidement, le décor impose le silence. La vallée des Ammeln s’étale, brute, immense. Une oasis accrochée à la montagne. Ici, pas besoin de réfléchir : le marquage te guide, tu avances. Ça grimpe. Les blocs de pierre deviennent gigantesques. Instables en apparence, comme s’ils n’attendaient qu’un faux pas pour s’animer. Tu passes au milieu, concentré, presque défié par le paysage. Puis le col. Et là — ouverture totale.

Une plaine surgit, inattendue, vaste, habitée. Territoire amazigh. Des tentes dressées à l’ombre d’un arganier, d’autres adossées à la roche, solides, ancrées. Le vent circule librement, chargé d’histoires anciennes. Face à moi, Tafraout. Rouge. Ocre. Vivante. La ville s’éveille doucement. Quelques rideaux métalliques grincent, des silhouettes apparaissent, le rythme prend. Les vanlifers, eux, ne s’y sont pas trompés : le spot est fou. Je traverse.

Le retour est plus calme. Plus intérieur. Et au loin, comme une signature, la Tête de Lion réapparaît. Dessinée dans la roche, massive, évidente. Elle m’attendait.



Impossible de passer à côté de Tafraout. La ville appelle. Alors je m’y perds. Et là, au détour d’une rue… Un cortège. Un mariage. Les femmes avancent en procession vêtues de leurs habits de cérémonie. Elles chantent. Leurs voix résonnent dans les ruelles. Quelques hommes seulement les accompagnent. Des tambours. Un rythme. Une énergie.
La mariée est déjà dans la salle. Le marié, lui… se fera attendre. Comme suspendu dans le temps. Un homme s’approche. 74 ans. Un français parfait et fier de pouvoir le parler. Le frère de la sœur du marié, comme il se présente avec un sourire. Il m'explique longuement. Les traditions. Les gestes. Le sens. Il parle du mariage musulman… Et soudain, le père de la mariée intervient. Presque brutalement pour corriger. “Ce n’est pas un mariage musulman.” Un silence. Puis la suite : “C’est un mariage amazigh.”
Un détail pour certains. Une identité pour d’autres. Ici, les racines comptent. Les mots aussi.
Je n’ose pas prendre de photos. L’envie est là, pourtant. Capturer. Garder une trace. Mais quelque chose me retient. Ne pas voler. À chaque fois, j’ai cette impression étrange. Celle de voler un moment qui ne m’appartient pas. Un instant intime. Vrai. Alors je m’abstiens. Je laisse ces images à ceux qui les vivent pleinement. Et moi… je garde le souvenir.
Je reviens. Les batteries sont à 100 %. Pleines. Silencieuses. Prêtes. SunPow aussi. Comme revigoré. Impatient, presque. Devant nous : les montagnes de l’Atlas. À gravir. À comprendre. À traverser.
Dernières vérifications. Je fais le tour du van. Regard rapide, presque rituel. Je sais que là-haut… il va y avoir de l’ambiance.


Premier col : 1902 mètres. 900 mètres à gravir pour SunPow. Un vrai test. Mais je ne m’inquiète pas. Les batteries sont pleines. Et moi… à bloc. Après une dizaine de kilomètres de plat, ça recommence. Ça grimpe. Encore. Toujours. Et enfin… la descente. Objectif : les gorges d’Ait Mansour.



En route, mon regard se lève. Au-dessus de moi : les vestiges d’une forteresse. Un lieu qui domine tout. Imprenable. Stratégiquement parfait. Sans doute l’endroit idéal pour surveiller les gorges. Pour débusquer l’ennemi. Pour contrôler chaque recoin de ce passage étroit. Depuis quand ces vestiges d'une époque de guerre ont ils étaient abandonnés ? Pas de réponse, Google n'a pas osé s'aventurer dans ces contrées éloignées. Je m’arrête. Je grimpe. Chaque pas me rapproche du sommet. C'est en effet imprenable... Un brin d'escalade ! Mais la vue… Incroyable. Debout là-haut, sur cette montagne imprenable, je comprends pourquoi elle a été choisie. Panorama à 360°. Les gorges s’étirent en dessous de moi, mystérieuses et majestueuses. Et je vois mon SunPow 200 mètres en contrebas, m'attendant sagement.

Au début, ce sont des gorges profondes qui se dessinent. La roche s’ouvre. Se creuse. Un décor brut. Impressionnant.
Et puis, sans prévenir… Le paradis. Une oasis. De l’eau qui coule. Partout. Des palmiers. Des oliviers. La vie, au milieu de la pierre.
La route est étroite. Très étroite. On ne peut pas se croiser. Mais peu importe…Il n’y a personne. Enfin presque. Quelques habitants qui m'accueillent avec un grand sourire. Simples et sincères. Et puis Moustapha. Il m’accueille. Et me prépare une omelette. Une de celles qui marquent. Longtemps. L'Omelette Berbère !!!



Mais SunPow ne se repose jamais. Sous moi, il trépigne. Les batteries sont pleines, la route l’appelle. Encore plusieurs cols à franchir. Encore des montées et des descentes à dompter.
Et soudain… le village de Fafil apparaît dans mon rétroviseur meurtri.
Perché sur une colline, il domine les vallées alentours. Les maisons ocres semblent attendre depuis des décennies. Pas un bruit. Pas un souffle. Seules les pierres racontent l’histoire de ceux qui y ont vécu. Des ruelles étroites, silencieuses, aux murs craquelés. Des escaliers qui grimpent abruptement entre les maisons. On devine la vie d’antan, les rires, les disputes, les fêtes, aujourd’hui figés. Entre passé et présent, Fafil est un moment suspendu. Un village où le temps s’est arrêté. Où l’ombre des habitants passés accompagne le voyageur curieux. Je m’arrête quelques instants. Je contemple.


La route devient un vrai casse-tête. L’oued de la vallée a gagné sur l’asphalte. Par endroits, la route disparaît, engloutie par l’eau en furie. Puis réapparaît, comme si rien ne s’était passé. Entre les deux, toujours une solution. Un chemin improvisé, un détour, parfois à peine tracé. SunPow glisse dessus, agile et vaillant.



Et puis, en plein milieu du désert sec et rocailleux… Une petite grotte apparaît. Au bord de la route d'où suinte une eau limpide. Un petit portail, un verre posé là, simple, discret. Un point de salut pour tout voyageur égaré. Une promesse que même dans le chaos de la nature, la vie sait offrir ses cadeaux. Parfois, les routes les plus dures révèlent les trésors les plus doux.


Déjà 130… peut-être 150 kilomètres parcourus, et l’envie de me poser au milieu de nulle part me chatouille.
Le vent hurle, des rafales entre 80 et 100 km/h, SunPow frôle l’extase et moi, je n’ose pas déployer ses ailes.
Et là, surgissant comme un mirage… un homme d’une cinquantaine d’années, casquette vissée sur la tête, approche. “Garde”, lit-on sur sa casquette.
Je fronce les sourcils, mais il parle français. Il se présente comme le gardien des ondes.
En contre-haut, je distingue des antennes lointaines qu'il me montre du doigt comme des sentinelles de métal : les relais 4G de Maroc Mobile.
Il me raconte avec sérieux et un petit sourire : c’est lui qui veille sur la tranquillité des réseaux, le garant de la communication dans cette étendue désertique.
Mais si ça tombe en panne… Eh bien, ce n’est pas son boulot !
Nous éclatons de rire.
Le “gardien des ondes”, sans aucune obligation technique, ne touche jamais au gros disjoncteur du groupe électrogène subvenant aux défaillance du réseau électrique. Son travail consiste alors à appeler un technicien habilité de Tiznit pour effectuer cette lourde tâche.

Très tôt, c’est le départ. La nuit a été agitée, secouée par un vent qui aurait fait frissonner même les moutons les plus téméraires. Moi, je papote au téléphone avec Benjamin. Un problème grave de pression du robinet d'un Van en SAV,. Quand soudain, au détour de la route, un gendarme de la Royale me fait signe… pas pour me saluer cette fois, non, pour m’arrêter.
Je jette le téléphone, je mets mon clignotant, obéissant sans discuter — l’expérience m’a appris que négocier avec un gendarme marocain au bord de la route n’est jamais très productif. Il approche, l’air sérieux, et me demande mes papiers. Et là, le classique : « Vous êtes en infraction. » Je le regarde, incrédule (il y a un U dans Amblance ?????). Moi ? En infraction ? Avec ma moyenne de 34 km/h sur les 180-200 kilomètres déjà avalés ? Il me regarde, implacable : « Vous étiez à 68 pour 60. »
Ah. Bien sûr. Je lui explique avec calme que c'est la faute de SunPow, mon fidèle compagnon, qui adore les descentes. L’élan, la gravité, un petit plaisir coupable… et hop ! 8 km/h de trop. L’amende tombe, aussi rapide que la descente. Mais contre toute attente, on rit. Le gendarme et moi — une complicité étrange mais sincère. Une amende, oui, mais avec le sourire : parce que parfois, la route vous rappelle qui commande… et qu’on peut quand même en rire.

Quelques kilomètres plus loin… et voilà enfin la côte, la mer qui s’étend à perte de vue.
Je m’arrête, la respiration suspendue, et jette un œil à mon compteur.
Incroyable ! Après 177 km d’une route exigeante, SunPow affiche 148 watts au kilomètre.
Tous ses records personnels sont pulvérisés. Je cligne des yeux, incrédule. Comment est-ce possible ? Je promets de décortiquer ces chiffres plus tard.
Un instant, je pense aux gendarmes rencontrés quelques jours plus tôt… et pourquoi pas ? Merci les gendarmes !
Le soleil sur l’eau, le vent dans les voiles de mon fourgon, et moi, le sourire jusqu’aux oreilles.
Aujourd’hui, SunPow et moi avons touché un petit morceau de perfection mécanique et écologique.
La route continue, mais ce record restera gravé comme un triomphe inattendu.

Au fil des kilomètres, des paysages et des rencontres, quelque chose change en moi.
Chaque virage, chaque montée ou descente devient une leçon, le miroir de ma propre vie avec toutes ses victoires et ses nombreux échecs.
Ce voyage initiatique, cette aventure solaire et électrique, me pousse à prendre du recul sur le monde, sur ses problèmes, ses urgences, ses absurdités.
Je commence à observer avec clarté, à comprendre avec patience.
Et en parallèle, SunPow avance, infatigable, fidèle compagnon de route. Comme lui, je sens que je gagne en endurance, en maîtrise, en sérénité.
Chaque chargement de batterie, chaque arrêt pour contempler, chaque sourire échangé devient une pierre dans la construction de ma propre maturité.
Ce que j’apprends ici dépasse la technique, dépasse la route et les watts consommés.
C’est un chemin intérieur, un parallèle de ce que peut vivre mon entourage, mon équipe restée sur place, tous ceux qui m’ont permis de partir tester ce rêve.
Au fil de ces jours et de ces milliers de kilomètres, je sens que ma vie, comme celle de SunPow, prend une nouvelle trajectoire, plus consciente, plus responsable et incroyablement précieuse.